Cette semaine, on embarque pour un spécial "on est pas là pour se faire baratiner" en compagnie de Daph Nobody - dont vous avez récemment entendu parler pour son roman L'enfant nucléaire - qui prend ses quartiers sur Batifolire pour nous parler de son rapport à l'écriture, son oeuvre et ses projets. Rendez-vous chaque jour pour retrouver les épisodes de cette interview fleuve !

 En guise de préambule, faisons connaissance ...

LOST HIGHWAY, David Lynch, 1997

Daph Nobody… Tout d’abord d’où vient ce pseudonyme ?

 Daph est le diminutif de mon vrai prénom, Daphnis. Tout le monde m’appelle Daph depuis toujours. Et « Nobody », je l’avais adopté pour deux raisons. La première est que lorsqu’on se lance dans l’écriture, ou dans l’art en général, le milieu te fait bien comprendre que tu n’es personne et que tu peux aller au diable – le diable aime beaucoup ce que j’écris, d’ailleurs, j’en suis sûr (rires). Alors, c’était une façon pour moi de répondre : très bien, je ne serai personne, mais ça ne m’empêchera pas d’écrire, de jouer, de tourner... en d’autres termes : de créer, de bâtir. La deuxième raison est que, dans le fond, un écrivain est un homme qui n’existe pas. Ce qui existe de lui, c’est son œuvre, lui n’a fait qu’en accoucher. Je ne sais pas si la comparaison est juste, parce qu’en réalité les choses sont plus nuancées que ça, mais c’est un peu comme de mettre un enfant au monde. On le « fabrique » physiquement, on le nourrit pour lui permettre de grandir et de s’épanouir, on l’éduque, on lui inculque nos valeurs, nos connaissances, on le façonne de manière à nous perpétuer nous-mêmes à travers lui. Mais une fois qu’il a atteint l’âge adulte (qu’un livre est édité) et qu’il est lancé dans la nature (qu’il est distribué), on ignore ce qu’il va devenir. Sera-t-il aimé, détesté, aura-t-il une belle vie ou une existence misérable, fera-t-il du bien ou du mal autour de lui ?... Donc, que ce soit dans le cas d’un enfant ou d’un livre (ou d’une œuvre en général), on parle bien de la vie de ce qui est né de soi, et non de sa vie à soi. Dans le cas d’un enfant, bien sûr, les parents existent en chair et en os, sont humains. Mais dans le cas d’un livre, d’un individu d’encre et de papier, le parent est tout juste celui qui a donné des courbes aux traces d’encre. Quand je suis en dédicaces, je ne me vends pas moi, je vends mon bébé, si j’ose dire. En revanche, quand je joue au théâtre ou au cinéma, là je me vends moi. Encore que, là aussi, je vends un personnage davantage que je ne me vends moi. Oserais-je dire, au risque de me faire une légion d’ennemis, que dans l’absolu un artiste n’existe pas, que seul son travail existe ?

                l_enfantnucleaire       the_hitcher

Ceci dit, ce nom-symbole m’apporte plus d’ennuis et de critiques que d’avantages. Je m’étais dit que les gens allaient trouver ce nom sympathique, comme aux USA on trouve marrant le nom de Lady Gaga. Mais en Europe, on n’a pas le même humour qu’aux États-Unis, et au lieu d’en rire, on le prend au premier degré et on me traite de nihiliste, c’est tout juste si on ne m’envoie pas me faire soigner chez un psy. Donc, vraisemblablement, L’Enfant Nucléaire (Pica Morfal Boy) sera le dernier roman publié sous ce pseudonyme. J’en ai fait le tour. Il n’a pas eu l’effet que j’avais escompté. En Belgique, d’ailleurs, on trouve ridicule le simple fait de prendre un pseudonyme. Or, moi j’ai toujours considéré que l’art était un monde à part, un monde à l’écart du Monde, et je me vois mal produire quoi que ce soit sous mon vrai nom. Archibald Alexander Leach s’est bien fait appeler Cary Grant, non ? En quoi cela a-t-il posé un problème ? Qu’un Américain prenne un pseudo, on trouve ça normal, mais quand c’est un européen, « ce n’est pas très sérieux, voyons ! » Cherchez l’erreur... En outre, si un jour un de mes bouquins ou un de mes films fait un tabac, ça m’aidera à faire la part des choses et à rester la même personne que je suis aujourd’hui. Ce sera le pseudo la star, pas moi. Moi, je serai toujours moi, avec le nom qu’on m’a donné le jour de ma naissance, avec ma petite vie tranquille, si possible aux côtés de ma femme et de mes enfants, de ma famille et des gens que j’aime. Ma seule ambition est de vivre dans la quiétude. Un équilibre et une paix qu’en trois décennies de vie sur Terre, je n’ai pas encore réussi à trouver. J’ai encore de la route à faire ; m’étant spécialisé dans les road-movies au point de ne plus faire que ça, ça ne devrait pas être trop difficile (rires). La vie c’est une autoroute qu’on parcourt en auto-stop : il faut apprendre à lever le pouce au bon moment, à grimper dans la bonne bagnole. Et attention, parce qu’il y a des road killers qui rôdent...

Christine__1983_

To be continued ...