Second volet de notre semaine spéciale autour de Daph Nobody, auteur aux multiples facettes, qui nous en dit un peu plus aujourd'hui sur ses différentes activités.

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Romancier, scénariste, acteur et réalisateur, tu détiens plusieurs casquettes à ton actif, peux-tu nous parler un peu de ton parcours et de tes influences ?

En fait, au départ ce cumul de casquettes n’était pas voulu. J’ai découvert la littérature quand j’avais sept ans (avec entre autres Angela Sommer-Bodenburg), et à douze ans, en lisant Cujo et Danse Macabre de Stephen King, j’ai su que c’était exactement ce que j’avais envie de faire. Le problème est qu’à 20 ans j’ai commencé à envoyer mes manuscrits à tous les éditeurs, et que je me suis fait remballer partout à grands coups de lettres de refus préformatées de trois lignes d’une neutralité guillotinante. Je me suis alors lancé dans le théâtre : j’ai commencé à suivre des cours avec différents professeurs de conservatoire. Là, j’y ai trouvé plus facilement mes marques, mais il a fallu attendre 2009 pour que ça commence à devenir rentable. Du coup, entre-temps je me suis aussi fait engager comme acteur et scénariste sur des projets de courts et longs-métrages. Depuis 2005, je travaille en alternance dans ces trois domaines. Un livre, une pièce de théâtre, un ou deux films, comme acteur, auteur, coach d’acteurs, metteur en scène, script doctor... C’est parce que les choses ne démarraient pas dans un domaine que je suis chaque fois passé dans un autre domaine. Mais au fil des ans, à force de voir ta tronche sur des plateaux de films, dans des pièces de théâtre, sur des stands de salons littéraires, les gens finissent par accepter l’idée que tu n’es pas venu là sur un coup de tête, alors tu finis par faire ton cocon dans tous les milieux. Aujourd’hui, j’ai en permanence des projets dans les trois à la fois, et ce n’est pas toujours facile à gérer. Quand arrive le 1er janvier, je découpe littéralement mon année en domaines. Ça donne environ une saison par domaine. En général, avril-mai-juin sont consacrés au théâtre, juillet-août-septembre à l’écriture d’un livre, octobre-novembre-décembre à la promo en salons et festivals, janvier-février-mars à écrire des scénarios et à constituer des dossiers de demande de financement pour des films. Mais si j’avais percé dans la littérature à 20 ans, je crois que je n’aurais fait que ça. Maintenant que j’ai goûté à toutes ces autres disciplines, difficile pour moi de revenir en arrière et de me limiter à l’écriture de romans. En outre, le métier d’écrivain est un métier très solitaire. S’il fut un temps où je restais délibérément seul pendant des semaines et des mois, aujourd’hui je me suis habitué à être très entouré. Plus que ça, j’ai besoin de la présence des personnes que j’apprécie, et il y en a quand même un paquet. En dix ans, j’ai fait plusieurs centaines de rencontres qui ont réellement compté dans ma vie. Ça paraît énorme, mais c’est pourtant vrai. Chacune d’elle m’a apporté beaucoup de choses, humainement parlant. Si j’avais continué à vivre dans une solitude complète comme ce fut le cas entre mes 22 et mes 24 ans, je n’aurais pas écrit les mêmes choses. Je n’aurais peut-être même rien écrit de très intéressant. C’est le contact humain qui apporte la nourriture aux sentiments. Et écrire, au-delà de la réflexion, c’est surtout un tourbillon de sentiments. Quand on raconte une histoire, le cœur est plus important que le cerveau. Le cerveau modère/modèle et reformule, mais c’est le cœur qui enfante.

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Le fait de travailler dans différents domaines me complète dans ma perception de la réalité, tant intellectuellement que de manière pratique. Par exemple, je ne vois pas comment on peut être un bon directeur d’acteurs si on n’a pas été acteur soi-même ; et le fait d’écrire, d’inventer des personnages et de les façonner à la ripe, permet de mieux interpréter un rôle pour un acteur. Le cinéma enseigne l’intimisme et le trompe-l'œil, le théâtre développe le jeu sémaphorique et le rapport au public, la littérature amène le non-dit de se foutre à poil. La littérature permet de conserver un lien étroit avec la langue écrite ; le théâtre et le cinéma ont leur langage propre, où le texte n’est (préférablement) pas une finalité. Un livre, c’est un dialogue entre deux individus (un écrivain et un lecteur) ; un film, c’est l’exposé d’un individu face à la foule ; une pièce de théâtre, c’est un jeu d’inclusion et de distanciation avec des spectateurs physiquement présents en temps réel. Le théâtre entretient le passé, le cinéma est davantage tourné vers l’avenir ; la littérature, elle, me permet de concilier un langage plus rétro avec un fond plus futuriste – de surcroît, je la travaille comme un cocktail de toutes les autres disciplines : c’est un combiné d’images, d’éclairages, de sonorités... tous les sens sont sollicités... et à la dimension des sens s’ajoute la dimension de la perception langagière. Au perceptible visuel, auditif, olfactif, tactile et gustatif, s’additionnent donc d’une part une sollicitation intellectuelle, et d’autre part une manipulation émotionnelle. À mon sens, le travail le plus complet, que ce soit au théâtre, au cinéma ou en littérature, est celui qui parvient à marier toutes ces composantes. L’idéal, pour un auteur, pour qu’il puisse le plus possible se rapprocher de l’« œuvre totale », est de toucher à ces différentes articulations artistiques  et d’y faire ses armes. J’exerce plusieurs métiers, mais tous sont étroitement liés, donc.

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