Episode number 3 : Daph Nobody évoque son écriture et comment il s'inscrit dans l'actualité éditoriale.

Comment en es-tu venu à l’écriture de romans ?

J’y suis venu suite à des coups de cœurs que j’ai eus en lisant des romans dans mon adolescence. Beaucoup d’auteurs anglo-saxons m’ont marqué au fer chaud. Je parle souvent de Stephen King, mais je devrais aussi mentionner Joe R. Lansdale, Dean Ray Koontz, James Herbert, Peter Straub, Clive Barker, James Cain, Ramsey Campbell, John C. Russo, Whitley Strieber, Laird Koenig, Lisa Tuttle, la série de romans Gore éditée par Fleuve Noir dans les années 80... Pourquoi me suis-je tourné vers cette littérature-là plutôt que vers une autre ? Voilà une question à laquelle je n’ai pas de réponse. Pourquoi j’adore les légumes et je déteste les fruits ? Même réponse, je suppose. Prédisposition génétique ? Prédestination ? Quelle qu’en soit la cause, le résultat est celui-là : j’écris des romans qui ont plutôt tendance à angoisser qu’à détendre... mais en y ajoutant une réelle réflexion sur notre société contemporaine, ce qu’on ne trouve pas dans la plupart des romans fantastiques et d’épouvante, excepté chez King et Straub. C’est ce qui me frustrait le plus quand je lisais des romans de ces genres, c’était que je lisais une histoire (bien écrite, au demeurant), mais que ça n’allait jamais au-delà. J’ai pris assez tôt cette résolution : « quand j’écrirai à mon tour des romans, ils contiendront tous les ingrédients du genre, mais avec une réflexion sur l’être humain et sur la société en prime. » Parce que pour moi, on écrit un roman pour dénoncer quelque chose... Non, on peut aussi écrire un roman en guise de déclaration d’amour... Oui, c’est ça : un roman c’est soit une dénonciation, soit une déclaration d’amour. Si ce n’est aucun des deux, alors ça ne peut qu’être très superficiel. Comme je le disais, mon plus grand reproche à la littérature de « genre » est cette superficialité, cette absence de point de vue sur les choses réelles.

"Oui, c'est ça : un roman c’est soit une dénonciation, soit une déclaration d’amour. Si ce n’est aucun des deux,alors ça ne peut qu’être très superficiel."


Quels sont les apports de la littérature par rapport à tes autres activités?

La littérature me permet d’aller beaucoup plus loin que le cinéma ou le théâtre. D’abord d’un point de vue matériel. Si je veux faire s’échouer un paquebot, c’est forcément moins cher sur papier que sur un écran ou sur une scène. Mais ça me permet aussi d’aller plus loin dans l’analyse du monde et dans ma propre introspection, du fait qu’un livre s’adresse à un individu pris isolément ; un roman c’est toujours une conversation en tête à tête avec un lecteur imaginaire, de même que pour un lecteur lire un livre c’est entretenir une conversation imaginaire avec un auteur. C’est intime, privé, et donc on peut se permettre d’entrer davantage dans le secret, dans la confidence, dans les aveux... surtout de choses inavouables. En littérature, il y a moins de limites que dans le cinéma ou dans le théâtre. Il y en a, comme partout : un peu de censure idéologique et politique (il y a des abus qu’il n’est pas bon dénoncer), la contrainte de devoir s’adresser au plus large public possible en fonction du sujet donné (on réalise des études de marché, et les fantaisies littéraires sont de moins en moins admises par les éditeurs car elles requièrent un effort de la part du lecteur, et nous sommes à l’ère du moindre effort, au point que dès que l’on veut mettre sur papier quelque chose qui demande plusieurs lectures, on se heurte à des réticences éditoriales ; on a terriblement formaté le public, et un James Joyce, de nos jours, devrait de toute évidence s’éditer à compte d’auteur), également des limites de longueur (on ne peut pas dépasser un certain nombre de pages, sinon le prix de vente devient trop élevé, encore plus aujourd’hui avec l’augmentation de la TVA, et les livres du coup se vendent moins... à moins d’être une célébrité, bien entendu, statut qui autorise le contournement des « règles de publication »). Mais tout cela mis à part, la littérature reste un art où l’on peut s’exprimer plus « librement » qu’ailleurs. Dans le cinéma, tant d’intervenants ont leur mot à dire sur le scénario/montage que le produit fini perd souvent toute trace de personnalité, au point qu’on ne reconnaît plus la patte d’un réalisateur ou d’un scénariste. Le temps des Kubrick, Lynch et autres Blier est bel et bien révolu. Aujourd’hui, les œuvres les plus intéressantes d’un point de vue artistique, on les trouve dans des circuits indépendants. Ce sont souvent des œuvres d’artistes fauchés comme les blés, qui travaillent dans des conditions proches du vagabondage. Henry Miller a dit que « La meilleure façon de tuer un artiste est sûrement de lui donner tout ce dont il a besoin ». Mais entre tout donner et ne rien donner, il devrait y avoir théoriquement un juste milieu. Théoriquement, dis-je.

BLOODBAR

Blood bar, paru chez Exprim' en 2009 est-il ton premier roman?


Blood Bar n’est pas mon premier roman. C’est le huitième. Tous ceux qui lui précèdent restent inédits à ce jour, exception faite pour L’Enfant Nucléaire. J’ai écrit trois polars, deux autres romans fantastiques (dont un que je suis en train de totalement réécrire pour l’instant, une histoire de fantômes), ainsi qu’une histoire de vampire très surréaliste, plus « lynchienne » dans sa construction, très décomposée, qui joue beaucoup sur les sens et les atmosphères, sur un antagonisme réalité/mensonge schizophrénique. Mais il faudra que je sois beaucoup plus connu pour qu’un éditeur accepte de l’éditer. Tant qu’on n’est pas bankable, on doit s’en tenir à du plus classique. C’est déjà miraculeux que je sois publié avec des romans comme Blood Bar et L’Enfant Nucléaire qui sont assez « déraillés » dans leur genre (mais j’ai la chance de travailler avec un éditeur qui a un esprit particulièrement ouvert, ce qui devient rare). Ce récit de vampire, qui est peut-être celui qui me ressemble le plus dans tout ce que j’ai écrit à ce jour, est très atypique dans sa confection. J’aime mélanger les genres, les styles aussi, induire le lecteur en erreur, l’amener à comprendre un texte différemment à chaque lecture, sans lui offrir une réponse précise à la question : tel personnage est-il l’assassin ou non ? On a dit de Blood Bar et de L’Enfant Nucléaire que c’étaient des romans inclassables, et je m’en réjouis, c’est le plus beau compliment qu’on puisse me faire. Disons que c’est naturel chez moi de tout mélanger, je ne me mets pas à écrire en me disant : il faut que j’écrive un roman inclassable. Je suis un maelström d’influences et de cultures. Dans mon dernier roman, je cite entre autres Claude Lelouch, parce que j’ai vu son dernier film en salle alors que j’écrivais ce bouquin, qu’une réplique m’était restée en mémoire, et qu’elle correspondait magiquement à un passage de mon roman. J’ai été un très grand dévoreur de cinéma français à une époque (Truffaut, Lelouch, Chabrol, Rohmer, Blier... j’ai vu tous les classiques, et les moins connus aussi). Je ne crois pas que ça se ressente dans ce que j’écris. Que m’ont apporté les centaines de films et romans français ingurgités ? Difficile à dire. Une certaine poésie, sans doute. Et le plaisir de travailler la langue française. Car même si mes romans sont très américains d’esprit, il ne faut pas oublier qu’ils sont écrits en langue française, et je le revendique pleinement. Je ne les aurais pas écrits de la même manière en anglais.