Le mois dernier est sorti le second roman de Philippe Arnaud, Indomptables, qui retrace les parcours de jeunes plein de courage et de vie du Cameroun à la France. Un texte très fort qui donne envie d'en savoir plus... 

Merci à Philippe Arnaud pour ces échanges et à son éditeur Tibo Bérard qui n'est jamais bien loin !

 

Le roman s'ouvre sur un texte explicatif qui présente brièvement des ethnies du Cameroun ainsi qu'une tradition culturelle au moment des adieux, qui veut que l'on se dise "on est ensemble", même si l'on se sépare pour un moment. Nous sommes donc, d'emblée, ancrés dans un contexte qui nous plonge dans la réalité camerounaise.

Je ne sais pas si je parlerais de "tradition culturelle", peut-être, en tout cas c'est typique de la façon qu'ont les camerounais (et les africains plus généralement) de s'approprier le français, de se forger leurs expressions et leurs connotations.
Ce contexte là s'est imposé à moi quand j'ai commencé mes rêvasseries sur un second roman. J'ai vécu deux ans au Cameroun il y a 25 ans, ma belle-famille est camerounaise; j'ai vu comment ce pays, qui m'a apporté plus que je ne peux dire, évoluait au fil des années, la souffrance grandissante des gens, leur courage au quotidien. Mon inspiration jusqu'à présent c'est l'Afrique, et mon moteur, dans l'écriture, c'est la colère (Lampedusa ici...).
Pour être complet dans une réponse que je sens confuse, mon personnage de Jean-Jules, je l'ai imaginé en réaction à mon "Pigment" de "La peau d'un autre". J'ai rêvé tout le contraire, un garçon plein d'énergie, de volonté, prêt à renverser les montagnes. Je voulais aussi parler de couple mixte, de rencontre...

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Indomptables, septembre 2014, Exprim' chez Sarbacane
C'est vrai que l'on retrouve dans ce roman des similitudes avec le premier, La peau d'un autre. Les deux personnages principaux sont des africains et vous vous emparez d'événements médiatiques (folie meurtrière dans les établissements scolaires, immigration clandestine tragique vers Lampedusa) pour construire vos intrigues. Justement quelle est la part de réel dans vos romans?
Ce personnage de Jean-Jules porte le même nom que l'une des personnes à qui est dédiée le livre. Comment nomme-t-on ses personnages?
Je ne m'empare pas d'événements médiatiques parce qu'ils sont médiatiques, mais parce qu'ils me font réagir et déclenchent quelque chose. Parfois ça mûrit très longtemps (20 ans pour le premier!), parfois plus vite (un an pour le deuxième, et l'idée du -peut-être- troisième m'est venue en quelques jours, consécutivement à une grosse colère -encore- face à d'anciennes déclarations d'un économiste américain conseiller de Clinton puis Obama).
La part de réel...bonne question...Dans le premier le fait divers de la maternelle de Neuilly, ou plus précisément ma réaction à ce fait divers, ne sont qu'un point de départ. Pour le reste, parler de l'apport de la réalité dans ce roman là reviendrait à évoquer sa dimension autobiographique, ce qui n'a pas d'intérêt. Pour le second, la réalité a servi de nourriture à mes rêveries. La famille de Jean-Jules est inspirée par ma belle-famille, mais de façon diffuse, sauf sa grand-mère (qui est celle de ma femme telle que je l'ai connue avant son décès).
Jean-Jules est le prénom d'un élève que j'avais au Cameroun, qui s'est tué  en tombant du manguier. Sa mère m'a dit "Je ne comprends pas pourquoi il est reparti au manguier, alors que la nuit tombait. Il n'avait jamais fait ça". Effectivement j'imaginais mal cet élève doux, mûr, calme, intelligent, commettre une telle imprudence. Cette phrase ne m'a plus quitté, m'a un peu hanté, avec les questions qu'elle soulève, depuis plus de vingt ans. Mon personnage n'est pas cet élève; mais lui donner le prénom "Jean-Jules", c'est un peu ce côté orphique que j'associe à l'écriture. Mohamadou est le prénom d'un autre élève camerounais, qui était devenu un ami; un intellectuel musulman chaleureux et intelligent, soucieux d'échanges, de dialogue inter-religieux, d'une grande tolérance. Pour le reste, les prénoms, je les trouve assez vite, ça "fait clic", ça colle au personnage -pour moi-, mais je ne sais pas pourquoi.

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La peau d'un autre, novembre 2012, Exprim' chez Sarbacane
On retrouve d'ailleurs une autre référence explicite au Cameroun dès le départ avec le choix du titre du roman, Indomptables...
En 1990, j'étais là-bas, au milieu de mes deux années, quand le Cameroun est arrivé en quart de finale de la Coupe de monde. C'était juste incroyable, inouï, la joie et la fierté collective des gens. La phrase qui revenait en boucle était "Maintenant le monde entier saura où se trouve le Cameroun". Et je connais tant de lionnes et de lions dans ce pays là...
En parlant de lionne, il y en a une dans le roman, bien que non originaire du Cameroun... On retrouve dans le personnage d'Olivia une révolte, une rage qui s'assagit un peu lorsqu'elle grandit puisque comme pour Jean-Jules on la suit de l'enfance aux prémices de sa vie d'adulte.
Oui. C'est un personnage qui agace certains lecteurs, en tout cas à l'enfance et l'adolescence. Son côté Antigone punk sans doute... Elle n'est semble-t-il pas facile à aimer. Mais, pour moi, c'est une survivante, une résiliente, selon le mot à la mode. Elle arrive à triompher de ses démons. Son agressivité, ses jugements péremptoires, sont l'envers d'une souffrance qui aurait pu la tuer. Dans mon premier roman, Anna est un peu comme ça avec sa mère. J'aime beaucoup l'idée qu'Olivia soit, précisément, indomptable, qu'elle refuse l'usure de l'existence, les concessions et les frontières.
Oui, elle apporte un contre-poids intéressant à l'histoire de Jean-Jules avec ses révoltes occidentales, mais par petites touches puisqu'elle est nettement moins présente que les autres personnages.
Il ne nous  reste donc plus qu'à attendre alors un éventuel prochain roman teinté de révolte nord américaine?
Ouh là, sur l'éventuel prochain roman je ne dirai rien de plus, ce serait très prématuré. D'ailleurs il devrait peut-être bien y avoir un Pépix avant à l'automne 2015.
A suivre...

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