On est pas là pour se faire baratiner #5 - Daph Nobody épisode #7
C'est avec un grand merci à Daph Nobody pour ses réponses passionnées et généreuses que s'achève cette semaine spéciale. Retrouvez l'enfant nucléaire sur sa page facebook !
Last but not least... Quels sont tes projets pour la suite?
J’ai un projet d’écriture avec Vanessa Morgan, qui est romancière et scénariste. J’aime beaucoup son univers, et nous nous entendons très bien. Je travaille actuellement sur la traduction française de son premier roman, Drowned Sorrow ; une de ses nouvelles a été récemment adaptée en court-métrage, The Strangers Outside. Nous nous complétons, elle plonge ses lecteurs dans le fantastique onirique, moi davantage dans un réalisme cru. Elle est plus douce, moi plus trash. Il y a entre nous une magie qui s’est opérée dès les premiers échanges. Ça fait déjà un certain temps que nous avons envie de développer un projet ensemble, et à mon avis, d’ici 2013 on devrait démarrer ça. Roman ou film ? En français ou en anglais ? C’est encore très vague... De toute manière, il ne faut pas être pressé dans la vie. Chacun de mes romans me prend plusieurs années. Blood Bar 4 ans, L’Enfant Nucléaire 14 ans, le ghost novel que je retravaille actuellement aura couvert de sa première à sa dernière mouture 14 ans également. Je ne suis pas pressé. Mais comme j’écris de nombreux textes en parallèle, il y a toujours un roman prêt à être publié dans un de mes tiroirs.
Sinon, également du théâtre en perspective, en tant qu’interprète. Des pièces classiques, essentiellement. Mais j’ai une idée de pièce depuis une semaine, dont j’ai écrit la première scène et que j’aimerais mettre en scène, peut-être en 2013 aussi. ce serait ma quatrième pièce en tant que dramaturge (mes autres pièces furent : De la Mouche à l’Hameçon, The Fatman’s Fate, L’amour est aveugle mais ses lunettes noires sont fissurées), en plus d’avoir co-écrit une adaptation pour la scène d’un roman d’Alessandro Baricco (Océan Mer) il y a quelques années. Pour 2012, en plus du roman que j’ai déjà évoqué, je travaille sur un autre roman qui est déjà partiellement écrit, un ran noir plus intimiste et introspectif que mes autres romans, avec beaucoup moins de personnages, écrit (ce que je fais rarement) à la première personne, totalement réaliste... Totalement ? Hmm, parviendrai-je, au fil des pages, à ne pas dévier vers l’impossible magique ? Seul l’avenir nous le dira...
Merci, Aurélie, pour cette interview.
Merci aussi à Angela Sommer-Bodenburg, David Lynch, Larry Cohen, Robert Harmon, John Dahl, Stephen King, John Carpenter, George Orwell, Aldous Huxley, Ray Bradbury, Alfred Hitchcock, Matt Groening, George Lucas, Osamu Tezuka, Doug Moench, Ivan Reitman, Kris Kuksi (qui a signé la couverture de L’Enfant Nucléaire), Charles Burns, Tim Burton, Daniel Clowes, Vanessa Morgan et Walt Disney.
Merci également à Pierre Lekeux pour sa fantastique campagne promotionnelle sur La Lumière des Au-Delà et Blood Bar. Enfin, merci à Sarbacane et à Tibo Bérard pour cette aventure palpitante... qui n’en est qu’à ses premières palpitations.
Références citées ( tags ) : Lost Highway, Pick me up (Serial Auto-stoppeur), The Hitcher, Joy Ride, Christine, Cujo, Danse Macabre, 1984, Brave New World, Fahrenheit 451, Pinocchio, L’éditeur qui méditait (The Mystery of the Magic Circle, M V Carey 1977), Star Wars, The Simpsons, Radioactive Man, Bartman, Fallout Boy, Astro Boy, The Toxic Avenger, S.O.S. Fantômes et The Real Ghostbusters, Big Baby, Edward Scissorhands, Like a Velvet Glove Cast In Iron.
On est pas là pour se faire baratiner #5 - Daph Nobody épisode #6
Avant-dernier jour qui permet de faire un focus sur la petite touche novatrice signée Daph Nobody qui a eu la bonne idée d'insérer des bonus à la fin de son dernier roman.
L’enfant nucléaire a la particularité d’avoir intégré des bonus (adresse directe au lecteur, scènes coupées) d’où vient cette idée et pourquoi prend-t-elle forme dans ce roman ?
En fait, cela faisait déjà quelques années que j’avais dans l’idée de mettre des bonus dans mes livres. Des interviews, des scènes coupées, ce genre de choses, auxquelles nous sommes plus familiers en support dvd. Je pensais d’ailleurs que je serais le premier à le faire... avant de découvrir que les Américains le font depuis des années déjà. Dans le troisième volume du Cycle des Ténèbres, qui reste à publier, on trouve en bonus une même nouvelle en deux versions, dont la première partie est analogue mais dont la deuxième change radicalement. Je trouve intéressant, en tant que lecteur, de voir qu’à partir d’un même point de départ on peut obtenir deux aboutissements totalement différents. De même, je trouve passionnant d’avoir accès à des scènes supprimées, à des notes personnelles des auteurs, parce que ça permet de mieux saisir le cheminement d’un auteur vers le « monument final », d’analyser les différentes phases par lesquelles il est passé avant de prendre des décisions cruciales tant au niveau du fond que de la forme. En outre, ça renforce encore le rapport entre l’auteur et son lecteur, ça l’« intimise » davantage. Dans le fond, je mets en bonus ce que moi-même j’aimerais trouver en « petit extra » dans les livres des autres auteurs. J’aime beaucoup lire les préfaces et les postfaces, ça me donne le sentiment d’avoir un rapport privilégié avec un auteur. J’ai alors le sentiment qu’il me parle, qu’il me confie des secrets sur sa création, sur ses motifs et desiderata, et même qu’il me file de bons tuyaux à l’instar d’un professeur qui aiguille son élève. Mon éditeur n’est pas très friand de ce genre d’approches et d’ajouts, moi bien. Quand je lis un livre et qu’il m’a plu, j’ai envie d’en savoir plus sur les coulisses de son élaboration. Et je n’ai pas toujours envie d’allumer mon ordinateur et de surfer pendant des heures sur le net pour glaner des informations. Je lis plus volontiers des annexes dans un livre que sur Internet où l’on ne sait jamais vraiment d’où proviennent les informations et si elles sont entièrement fondées. En outre, il y a des détails importants que j’ai envie de préciser « à chaud » pour les lecteurs, et s’ils sont spécifiés dans le livre même, au moins je sais que le lecteur y a accès immédiatement. Sur la toile, il faut qu’il aille faire des recherches. Or, sur le net, ce brave et valeureux lecteur a certainement plein d’autres choses à foutre que ça. Pour finir, tant qu’on n’est pas une star, on peut créer tous les blogs et sites que l’on veut, on n’aura que quelques visiteurs, c’est beaucoup de travail pour peu de résultats que de mettre tous ces bonus en ligne plutôt que sur papier. Et le sens de l’ergonomie, dans tout ça ! (rires)
Les bonus étaient beaucoup plus nombreux au départ. Moult scènes ont été supprimées des bonus également, à mon grand regret, mais j’avais pour consigne stricte de ne pas dépasser un certain nombre de pages, alors j’ai dû me faire une raison. Mais j’espère un jour pouvoir rééditer ce roman avec tout ce qu’il contenait à l’origine. Je ne dis pas que je ne suis pas satisfait du roman tel qu’il est présenté au public dans son édition 2012, mais je voudrais permettre aux lecteurs passionnés d’accéder à l'œuvre dans son intégralité, et pas le limiter à une version abrégée. Cela se fait de plus en plus, depuis dix ans, de rééditer des romans en versions intégrales et agrémentées de toutes sortes de suppléments. Mais pour pouvoir se permettre cela, encore une fois, il faut être célèbre, en d’autres termes rapporter beaucoup d’argent au milieu éditorial. Je ne vis pas cela en artiste torturé, je te rassure tout de suite, mais comme un jeu. À chaque échelon que tu gravis, tu obtiens de nouveaux avantages, de nouvelles libertés, de nouveaux droits. Dans le fond, il faut voir la vie comme un grand jeu de société, avec des cases. La case « hôtel », la case « investissement », la case « prison »... et n’oublions pas la case « départ » qui revient perpétuellement sur le tapis.
On est pas là pour se faire baratiner #5 - Daph Nobody épisode #5
#5 : Inspiré par le fantastique et les comic books, l'auteur décortique aujourd'hui ses inspirations et ce qui l'anime dans l'écriture.
Quels sont tes thèmes de prédilection ? Qu’as-tu voulu faire passer dans chacun des romans ?
Le pouvoir et ses dérives. La folie et son intelligence macabre et machiavélique. La frustration, la haine, et l’énergie atomique qui en découle. Chacune de mes histoires dénonce tout cela, et en même temps décortique les mécanismes, autopsie les cadavres laissés sur le sillage des passions et des pulsions incontrôlables. On a déjà dit de moi que j’étais le chirurgien, le psychiatre de l’horreur, car je dissèque les démons les plus refoulés de l’être humain... ces démons qui pourtant gouvernent toute notre planète. À ce titre, je trouve que ça vaut quand même la peine d’en parler, ce n’est pas comme si je racontais l’histoire d’un monstre qui vit au plus profond d’une forêt reculée ou dans les abysses. Ce démon-là, on se le farcit chaque jour au JT ! Je me sens de plus en plus extérieur à l’humanité. Je suis comme un extraterrestre qui observe la planète Terre, qui essaye d’en saisir les comment et les pourquoi, et qui fait état, dans un journal intime, des conclusions de ses observations. Je n’ai pas le sentiment d’inventer quoi que ce soit dans mes livres (le fantastique n’est qu’un emballage-cadeau), mais de simplement faire un compte-rendu de ce que j’ai vu. J’en arrive à un point où, même en société, je suis tellement en inadéquation avec les comportements humains que j’étudie et imite parfois ces humains pour m’intégrer au sein de leur société. Parce que si j’étais vraiment moi-même, je serais totalement incompatible. Ce n’est pas du mépris, c’est de l’incompréhension totale. Par exemple, je ne comprendrai jamais pourquoi on fait la guerre, alors que la paix serait plus agréable. On peut me sortir toutes les théories que l’on veut, je ne comprendrai jamais. Parce que, si on le veut vraiment, dans cinq minutes toutes les guerres sont terminées. Mais on semble prendre un malin plaisir à nourrir les haines. Je ne peux pas me sentir en adéquation avec une humanité qui aspire tant à prendre les armes. Bien sûr, tous les hommes ne sont pas bellicistes. Mais il y en a suffisamment pour que les guerres se perpétuent comme des épidémies. S’il n’y avait que dix personnes bellicistes sur sept milliards, la violence ne pourrait exister. Quel est le pourcentage d’humains propices à commettre l’innommable ? 10% ? 20%? 50% Plus encore ? Je ne veux pas connaître la réponse, la question est déjà suffisamment effrayante.
Conséquence de quoi, L’Enfant Nucléaire, Blood Bar et les deux recueils de nouvelles qui ont précédé, peuvent être classés dans la catégorie « dystopie ». Dans ceux-ci, je voulais parler de tout ce qui me déplaît en ce monde. Peut-être écrirai-je un jour des romans qui parlent de tout ce que j’aime sur notre Terre, parce que tout ne me déplaît pas non plus, soyons honnêtes. Est-ce mon côté « extrême » que de tantôt me plonger dans le fond des puits boueux, et de tantôt grimper jusqu’au firmament ? Le fait est que je tente toujours d’exploiter un sujet avec exhaustivité. Dieu merci, je n’y arrive jamais. J’ai encore quelques (milliers de) pages à écrire (rires).
En même temps, même si je traite de sujets sérieux, sensibles et dérangeants, je cherche toujours à le faire de manière ludique. C’est pourquoi j’ai choisi de travailler dans le registre du fantastique : ça permet de parler de choses graves de manière détournée ou feutrée. Ce n’est pas un hasard si j’ai appelé le protagoniste Jiminy. J’ai réellement pensé à Jiminy Cricket dans Pinocchio, et Jiminy Waterson apparaît comme un personnage plein de tact, de douceur, de sagesse et de philosophie, comme le criquet. De même, j’ai appelé la jeune hippie Leia, comme la Princesse Leia dans Star Wars. Ce sont des détails, mais significatifs. Quand on écrit une histoire, le nom d’un personnage est très important, il définit son aura. Tant que je n’ai pas trouvé le nom parfait, je suis incapable de faire évoluer un personnage. Oui, ça va jusque là.
Pinocchio (Walt Disney) et Princess Leia/Star Wars (George Lucas)
Jiminy, Leia, le Eat-and-Run (calembour à partir de Hit-and-Run, signifiant délit de fuite ; ici ça donne littéralement bouffe-et-casse-toi), une partie de l’action se passe à Springfield (ville – fictive – des Simpsons !) avec un incident dans un laboratoire de recherche nucléaire (tiens, ç’aurait pu être le Power Plant où travaille Homer !), et ainsi de suite. Ce roman est truffé de touches d’humour et de clins d'œil au monde de la bande dessinée et du dessin animé. Jiminy, je l’ai pensé comme le criquet de Pinocchio, mais aussi comme le fils spirituel du Toxic Avenger. C’est aussi un enfant de Charles Burns, de Daniel Clowes, et un frère d’Edward Scissorhands. C’est le roman le plus B.D. que j’aie jamais écrit. D’ailleurs, je l’avais intitulé au départ Pica Morfal Boy, un titre très « super-héros », du même acabit que Bartman, Fallout Boy ou encore Astro Boy. J’aimais cette combinaison de mots français d’un niveau assez soutenu (sauf boy), mais qui réunis prenaient un caractère rock ‘n roll. Je me suis longtemps battu avec l’éditeur pour conserver ce titre, et puis sentant qu’il ne l’aimait pas car trop intello et abscons, j’ai réfléchi encore et encore pour trouver un autre titre, et un matin c’est venu tout naturellement : L’Enfant Nucléaire. On l’a adopté tout de suite. C’est sûr que ce titre-ci est plus commercial/vendeur que l’autre qui était plus recherché. Mais Pica Morfal Boy est resté en titre secondaire dans le livre.
On peut donc lire ce roman en étant horrifié, mais on peut aussi le lire en se poilant et en relevant tous ces clins d'œil. J’ai travaillé délibérément le texte en ce sens, parce que lire une histoire, c’est s’amuser avant tout, même avec le pire. On ne lit pas pour se plomber le moral, mais pour s’égayer, quand bien même ce qui nous est conté est épouvantable. En gros, on se distrait de ses propres problèmes en s’immergeant dans les problèmes des autres, surtout s’ils sont cent fois plus terribles que les siens. En tout cas, moi en tant que lecteur j’ai toujours fonctionné comme ça. Je crois que les gens qui s’amusent vraiment en lisant L’Enfant Nucléaire sont ceux qui ont été marqués par la littérature anglo-saxonne fantastique et d’épouvante. Ces genres constituent un langage à part entière, un regard « à part », salmigondis de métaphore, de symbolisme et de transcendance, et si on n’y a pas été initié, on ne comprend pas le sens des choix excessifs que ces littératures opèrent et présupposent.
J’ai commencé à écrire L’Enfant Nucléaire à une époque où je m’abreuvais de comic books. L’idée est née de l’atmosphère de ces bandes dessinées américaines. Il y avait quelques comics qui abordaient le thème du nucléaire à leur manière. J’ai combiné un aspect plus délirant, plus comic book (Jiminy « bouffe-tout », sorte de Slimer humain, pour ceux qui se souviennent de la bonne époque de The Real Ghostbusters), avec une réflexion violente et sans merci sur ces problèmes écologiques, politiques et sociétaux. Le résultat est assez déroutant, car à la fois c’est rock ‘n roll, et à la fois ça ne l’est pas du tout. J’adore décontenancer mes lecteurs, les dérouter pour mieux les amener à une réflexion personnelle sur ce qui leur est exposé. Je joue beaucoup sur les sensations, sur les caméras subjectives, sur les sens. C’est de ce cocktail que doit émerger le véritable sentiment de quelqu’un vis-à-vis de ce qui lui est relaté. Et quand on narre le pire, il n’y a que deux réactions possibles : soit on conclut que l’auteur prône le pire (la violence, la haine, le désespoir, la folie, la destruction), ce qui n’est pas mon cas... soit on développe une aversion pour tout ce qu’on a lu, et par réaction contradictoire on se dit : « non, ce n’est pas ce monde-là que je veux, mais un monde où règne la paix, le respect, la justice et l’amour », ce qui est mon objectif subliminal. Comme je l’ai déjà dit ailleurs, j’ai écrit ce livre par colère, parce que ça m’énerve de voir qu’on pourrait vivre agréablement, et qu’au lieu de ça on choisit d’alimenter la violence, l’agressivité, la fausseté, la perversion... Au final, tout le monde peut lire mon livre : beaucoup de politiciens se retrouveront dans Jeb Dolorean et le loueront... les idéalistes, eux, y verront l’expression et la justification de leur révolte naturelle vis-à-vis de la société capitaliste. Tout le monde y trouve son compte, donc.
On est pas là pour se faire baratiner #5 - Daph Nobody épisode #4
Quatrième jour de notre exploration dans l'univers fantastique de Mister Nobody qui revient aujourd'hui sur le long travail fourni pour son dernier roman, L'enfant nucléaire.
Il est précisé que Pica morfal boy t’a valu une fraction d’éternité – soit 14 ans – pour prendre sa tournure finale. Comment s’est déroulée l’écriture de ce roman ?
J’avais commencé ce roman en 1997, juste après avoir écrit un premier roman fantastique qui faisait près de 2000 pages dans un format éditorial (ces pages étaient remplies à ras-bord), resté inédit. J’écrivais beaucoup de nouvelles à cette époque, dont j’ai publié une partie dans Les Ténèbres Nues et La Lumière des Au-Delà.
Au départ, ce devait être une nouvelle, l’histoire d’un gamin capable de digérer toute substance, qui pourrissait progressivement de l’intérieur. Mais la nouvelle tirait en longueur, et après cent pages, j’étais à peine entré en matière, en développant cette histoire de shows au Eat-and-Run. Je me suis donc dit que j’allais développer le sujet sous forme de roman. Mais lorsque Jiminy et Alex se décidaient à partir à Hollywood pour y faire fortune avec ce show digestif « indigeste », je me heurtais à un mur. And then what ? Je n’avais vraiment aucune idée de la manière dont je pouvais boucler ou étoffer une telle histoire. Et peu après la sortie de Blood Bar, j’ai trouvé l’idée « salvatrice ». J’allais entrecroiser deux histoires, celle d’un flic pervers qui voulait se débarrasser de sa femme castratrice, et celle de ce gamin paumé qui avait un « don somatique ». Il fallait qu’une deuxième histoire vienne s’intégrer à la première pour lui permettre d’évoluer vers quelque chose de moins prévisible et de moins creux. Dans la première version du roman, le récit de ce flic couvrait 200 pages environ. L’éditeur n’aimait pas cette partie, elle allait sans doute trop loin pour rester commerciale ; elle était vraiment très trash, et très « politiquement incorrecte ». Donc j’ai fini par quasi tout couper. Je n’en ai gardé qu’un squelette, à savoir le chapitre « La respiration d’Ava ». La fin du roman était très différente elle aussi : elle aboutissait à un règlement de comptes entre le flic et un ancien braqueur qu’il avait lui-même fait mettre sous les verrous, tout cela avec la participation forcée de Jiminy retenu en otage avec Alex et Leia. À ce stade, le complot politique n’existait pas, je l’ai créé pour remplacer le récit de ce flic, qui est devenu plus secondaire dans la version publiée. Je pense réutiliser tout ce qui avait été écrit sur le flic et le braqueur pour en tisser un roman à part entière, qui ne sera pas du tout fantastique, mais plutôt « roman noir » (peut-être même un jour ferai-je publier L’Enfant Nucléaire dans sa version d’origine). Le flic est devenu Hendrick Bold, le braqueur est devenu Andrew Reindeer, ce fan de Mark Chapman qui tente de tuer Jeb Dolorean lors du festival du film en Virginie (j’ai changé leur nom à tous les deux, car ils ne ressemblaient plus du tout aux personnages que j’avais forgés dans la première version).
C’est curieux, je me trouvais au Salon du Livre de Bruxelles lorsque j’ai développé le complot nucléaire, et peu après s’est produite la catastrophe de Fukushima. Par cet élément, d’un seul coup ce livre entrait plus que jamais dans l’air du temps, et l’éditeur était beaucoup plus intéressé de le publier dans cette perspective que dans la précédente. Car L’Enfant Nucléaire a bien failli ne jamais être publié : il fut l’objet d’une très longue discussion entre l’éditeur et moi. C’est horrible à dire, mais merci Fukushima. Il est difficile de convaincre un éditeur de nos jours sans avoir sous le bras LE sujet le plus IN qui soit (et je ne critique pas cet aspect-là des choses : si j’étais éditeur, je fonctionnerais de la même manière pour perdurer : avec prudence et stratégie – ayant pas mal travaillé pour des boîtes de prod dans le cinéma, je suis accoutumé au terme de « stratégie », et j’avoue y penser aujourd’hui quand j’écris un roman, car il ne sert à rien d’écrire des choses qui sont impossibles à distribuer ; l’écriture étant un moyen de communication, je ne vois pas l’intérêt de converser avec soi-même). Blood Bar s’inscrivait parfaitement dans la grande mouvance VAMPIRES, avec Twilight et autres blockbusters. L’Enfant Nucléaire est de circonstance avec les manifestations internationales actuelles contre le nucléaire.
On en arriverait à se demander : que vais-je pouvoir écrire, par la suite, qui soit LE sujet de l’année ? J’ai d’ailleurs un souci avec le roman sur lequel je travaille pour l’instant, car c’est une histoire de fantômes, qui ne véhicule pas spécialement de revendications sociétales, idéologiques ou politiques (au contraire de ce qu’il en est pour Blood Bar et L’Enfant Nucléaire qui sont vachement plus ambitieux et provocateurs). C’est un honnête roman fantastique, qu’en relisant 14 ans après l’avoir écrit, je trouve même plutôt drôle et reposant. Mais comment vais-je le défendre auprès d’un éditeur ? Je n’en ai pas la moindre idée. Et c’est un réel problème que je devrai résoudre au moment venu. Je pense qu’il me faudra intégrer un thème lié à une problématique contemporaine, pour rendre ce roman « vendable », et donc « publiable ». Tu vois, quand je parlais tout à l’heure de contraintes... Je doute qu’il y a cinquante ans les auteurs devaient se poser ce type de questions et trouver ce genre de « trucs » pour être publiés. Si un Georges Simenon avait dû penser ses romans comme un auteur doit le faire aujourd’hui, il aurait écrit vingt ou trente romans à tout casser, et pas quatre cents.
On est pas là pour se faire baratiner #5 - Daph Nobody épisode #3
Episode number 3 : Daph Nobody évoque son écriture et comment il s'inscrit dans l'actualité éditoriale.
Comment en es-tu venu à l’écriture de romans ?
J’y suis venu suite à des coups de cœurs que j’ai eus en lisant des romans dans mon adolescence. Beaucoup d’auteurs anglo-saxons m’ont marqué au fer chaud. Je parle souvent de Stephen King, mais je devrais aussi mentionner Joe R. Lansdale, Dean Ray Koontz, James Herbert, Peter Straub, Clive Barker, James Cain, Ramsey Campbell, John C. Russo, Whitley Strieber, Laird Koenig, Lisa Tuttle, la série de romans Gore éditée par Fleuve Noir dans les années 80... Pourquoi me suis-je tourné vers cette littérature-là plutôt que vers une autre ? Voilà une question à laquelle je n’ai pas de réponse. Pourquoi j’adore les légumes et je déteste les fruits ? Même réponse, je suppose. Prédisposition génétique ? Prédestination ? Quelle qu’en soit la cause, le résultat est celui-là : j’écris des romans qui ont plutôt tendance à angoisser qu’à détendre... mais en y ajoutant une réelle réflexion sur notre société contemporaine, ce qu’on ne trouve pas dans la plupart des romans fantastiques et d’épouvante, excepté chez King et Straub. C’est ce qui me frustrait le plus quand je lisais des romans de ces genres, c’était que je lisais une histoire (bien écrite, au demeurant), mais que ça n’allait jamais au-delà. J’ai pris assez tôt cette résolution : « quand j’écrirai à mon tour des romans, ils contiendront tous les ingrédients du genre, mais avec une réflexion sur l’être humain et sur la société en prime. » Parce que pour moi, on écrit un roman pour dénoncer quelque chose... Non, on peut aussi écrire un roman en guise de déclaration d’amour... Oui, c’est ça : un roman c’est soit une dénonciation, soit une déclaration d’amour. Si ce n’est aucun des deux, alors ça ne peut qu’être très superficiel. Comme je le disais, mon plus grand reproche à la littérature de « genre » est cette superficialité, cette absence de point de vue sur les choses réelles.
"Oui, c'est ça : un roman c’est soit une dénonciation, soit une déclaration d’amour. Si ce n’est aucun des deux,alors ça ne peut qu’être très superficiel."
Quels sont les apports de la littérature par rapport à tes autres activités?
La littérature me permet d’aller beaucoup plus loin que le cinéma ou le théâtre. D’abord d’un point de vue matériel. Si je veux faire s’échouer un paquebot, c’est forcément moins cher sur papier que sur un écran ou sur une scène. Mais ça me permet aussi d’aller plus loin dans l’analyse du monde et dans ma propre introspection, du fait qu’un livre s’adresse à un individu pris isolément ; un roman c’est toujours une conversation en tête à tête avec un lecteur imaginaire, de même que pour un lecteur lire un livre c’est entretenir une conversation imaginaire avec un auteur. C’est intime, privé, et donc on peut se permettre d’entrer davantage dans le secret, dans la confidence, dans les aveux... surtout de choses inavouables. En littérature, il y a moins de limites que dans le cinéma ou dans le théâtre. Il y en a, comme partout : un peu de censure idéologique et politique (il y a des abus qu’il n’est pas bon dénoncer), la contrainte de devoir s’adresser au plus large public possible en fonction du sujet donné (on réalise des études de marché, et les fantaisies littéraires sont de moins en moins admises par les éditeurs car elles requièrent un effort de la part du lecteur, et nous sommes à l’ère du moindre effort, au point que dès que l’on veut mettre sur papier quelque chose qui demande plusieurs lectures, on se heurte à des réticences éditoriales ; on a terriblement formaté le public, et un James Joyce, de nos jours, devrait de toute évidence s’éditer à compte d’auteur), également des limites de longueur (on ne peut pas dépasser un certain nombre de pages, sinon le prix de vente devient trop élevé, encore plus aujourd’hui avec l’augmentation de la TVA, et les livres du coup se vendent moins... à moins d’être une célébrité, bien entendu, statut qui autorise le contournement des « règles de publication »). Mais tout cela mis à part, la littérature reste un art où l’on peut s’exprimer plus « librement » qu’ailleurs. Dans le cinéma, tant d’intervenants ont leur mot à dire sur le scénario/montage que le produit fini perd souvent toute trace de personnalité, au point qu’on ne reconnaît plus la patte d’un réalisateur ou d’un scénariste. Le temps des Kubrick, Lynch et autres Blier est bel et bien révolu. Aujourd’hui, les œuvres les plus intéressantes d’un point de vue artistique, on les trouve dans des circuits indépendants. Ce sont souvent des œuvres d’artistes fauchés comme les blés, qui travaillent dans des conditions proches du vagabondage. Henry Miller a dit que « La meilleure façon de tuer un artiste est sûrement de lui donner tout ce dont il a besoin ». Mais entre tout donner et ne rien donner, il devrait y avoir théoriquement un juste milieu. Théoriquement, dis-je.
Blood bar, paru chez Exprim' en 2009 est-il ton premier roman?
Blood Bar n’est pas mon premier roman. C’est le huitième. Tous ceux qui lui précèdent restent inédits à ce jour, exception faite pour L’Enfant Nucléaire. J’ai écrit trois polars, deux autres romans fantastiques (dont un que je suis en train de totalement réécrire pour l’instant, une histoire de fantômes), ainsi qu’une histoire de vampire très surréaliste, plus « lynchienne » dans sa construction, très décomposée, qui joue beaucoup sur les sens et les atmosphères, sur un antagonisme réalité/mensonge schizophrénique. Mais il faudra que je sois beaucoup plus connu pour qu’un éditeur accepte de l’éditer. Tant qu’on n’est pas bankable, on doit s’en tenir à du plus classique. C’est déjà miraculeux que je sois publié avec des romans comme Blood Bar et L’Enfant Nucléaire qui sont assez « déraillés » dans leur genre (mais j’ai la chance de travailler avec un éditeur qui a un esprit particulièrement ouvert, ce qui devient rare). Ce récit de vampire, qui est peut-être celui qui me ressemble le plus dans tout ce que j’ai écrit à ce jour, est très atypique dans sa confection. J’aime mélanger les genres, les styles aussi, induire le lecteur en erreur, l’amener à comprendre un texte différemment à chaque lecture, sans lui offrir une réponse précise à la question : tel personnage est-il l’assassin ou non ? On a dit de Blood Bar et de L’Enfant Nucléaire que c’étaient des romans inclassables, et je m’en réjouis, c’est le plus beau compliment qu’on puisse me faire. Disons que c’est naturel chez moi de tout mélanger, je ne me mets pas à écrire en me disant : il faut que j’écrive un roman inclassable. Je suis un maelström d’influences et de cultures. Dans mon dernier roman, je cite entre autres Claude Lelouch, parce que j’ai vu son dernier film en salle alors que j’écrivais ce bouquin, qu’une réplique m’était restée en mémoire, et qu’elle correspondait magiquement à un passage de mon roman. J’ai été un très grand dévoreur de cinéma français à une époque (Truffaut, Lelouch, Chabrol, Rohmer, Blier... j’ai vu tous les classiques, et les moins connus aussi). Je ne crois pas que ça se ressente dans ce que j’écris. Que m’ont apporté les centaines de films et romans français ingurgités ? Difficile à dire. Une certaine poésie, sans doute. Et le plaisir de travailler la langue française. Car même si mes romans sont très américains d’esprit, il ne faut pas oublier qu’ils sont écrits en langue française, et je le revendique pleinement. Je ne les aurais pas écrits de la même manière en anglais.
On est pas là pour se faire baratiner #5 - Daph Nobody épisode #2
Second volet de notre semaine spéciale autour de Daph Nobody, auteur aux multiples facettes, qui nous en dit un peu plus aujourd'hui sur ses différentes activités.
Romancier, scénariste, acteur et réalisateur, tu détiens plusieurs casquettes à ton actif, peux-tu nous parler un peu de ton parcours et de tes influences ?
En fait, au départ ce cumul de casquettes n’était pas voulu. J’ai découvert la littérature quand j’avais sept ans (avec entre autres Angela Sommer-Bodenburg), et à douze ans, en lisant Cujo et Danse Macabre de Stephen King, j’ai su que c’était exactement ce que j’avais envie de faire. Le problème est qu’à 20 ans j’ai commencé à envoyer mes manuscrits à tous les éditeurs, et que je me suis fait remballer partout à grands coups de lettres de refus préformatées de trois lignes d’une neutralité guillotinante. Je me suis alors lancé dans le théâtre : j’ai commencé à suivre des cours avec différents professeurs de conservatoire. Là, j’y ai trouvé plus facilement mes marques, mais il a fallu attendre 2009 pour que ça commence à devenir rentable. Du coup, entre-temps je me suis aussi fait engager comme acteur et scénariste sur des projets de courts et longs-métrages. Depuis 2005, je travaille en alternance dans ces trois domaines. Un livre, une pièce de théâtre, un ou deux films, comme acteur, auteur, coach d’acteurs, metteur en scène, script doctor... C’est parce que les choses ne démarraient pas dans un domaine que je suis chaque fois passé dans un autre domaine. Mais au fil des ans, à force de voir ta tronche sur des plateaux de films, dans des pièces de théâtre, sur des stands de salons littéraires, les gens finissent par accepter l’idée que tu n’es pas venu là sur un coup de tête, alors tu finis par faire ton cocon dans tous les milieux. Aujourd’hui, j’ai en permanence des projets dans les trois à la fois, et ce n’est pas toujours facile à gérer. Quand arrive le 1er janvier, je découpe littéralement mon année en domaines. Ça donne environ une saison par domaine. En général, avril-mai-juin sont consacrés au théâtre, juillet-août-septembre à l’écriture d’un livre, octobre-novembre-décembre à la promo en salons et festivals, janvier-février-mars à écrire des scénarios et à constituer des dossiers de demande de financement pour des films. Mais si j’avais percé dans la littérature à 20 ans, je crois que je n’aurais fait que ça. Maintenant que j’ai goûté à toutes ces autres disciplines, difficile pour moi de revenir en arrière et de me limiter à l’écriture de romans. En outre, le métier d’écrivain est un métier très solitaire. S’il fut un temps où je restais délibérément seul pendant des semaines et des mois, aujourd’hui je me suis habitué à être très entouré. Plus que ça, j’ai besoin de la présence des personnes que j’apprécie, et il y en a quand même un paquet. En dix ans, j’ai fait plusieurs centaines de rencontres qui ont réellement compté dans ma vie. Ça paraît énorme, mais c’est pourtant vrai. Chacune d’elle m’a apporté beaucoup de choses, humainement parlant. Si j’avais continué à vivre dans une solitude complète comme ce fut le cas entre mes 22 et mes 24 ans, je n’aurais pas écrit les mêmes choses. Je n’aurais peut-être même rien écrit de très intéressant. C’est le contact humain qui apporte la nourriture aux sentiments. Et écrire, au-delà de la réflexion, c’est surtout un tourbillon de sentiments. Quand on raconte une histoire, le cœur est plus important que le cerveau. Le cerveau modère/modèle et reformule, mais c’est le cœur qui enfante.
Le fait de travailler dans différents domaines me complète dans ma perception de la réalité, tant intellectuellement que de manière pratique. Par exemple, je ne vois pas comment on peut être un bon directeur d’acteurs si on n’a pas été acteur soi-même ; et le fait d’écrire, d’inventer des personnages et de les façonner à la ripe, permet de mieux interpréter un rôle pour un acteur. Le cinéma enseigne l’intimisme et le trompe-l'œil, le théâtre développe le jeu sémaphorique et le rapport au public, la littérature amène le non-dit de se foutre à poil. La littérature permet de conserver un lien étroit avec la langue écrite ; le théâtre et le cinéma ont leur langage propre, où le texte n’est (préférablement) pas une finalité. Un livre, c’est un dialogue entre deux individus (un écrivain et un lecteur) ; un film, c’est l’exposé d’un individu face à la foule ; une pièce de théâtre, c’est un jeu d’inclusion et de distanciation avec des spectateurs physiquement présents en temps réel. Le théâtre entretient le passé, le cinéma est davantage tourné vers l’avenir ; la littérature, elle, me permet de concilier un langage plus rétro avec un fond plus futuriste – de surcroît, je la travaille comme un cocktail de toutes les autres disciplines : c’est un combiné d’images, d’éclairages, de sonorités... tous les sens sont sollicités... et à la dimension des sens s’ajoute la dimension de la perception langagière. Au perceptible visuel, auditif, olfactif, tactile et gustatif, s’additionnent donc d’une part une sollicitation intellectuelle, et d’autre part une manipulation émotionnelle. À mon sens, le travail le plus complet, que ce soit au théâtre, au cinéma ou en littérature, est celui qui parvient à marier toutes ces composantes. L’idéal, pour un auteur, pour qu’il puisse le plus possible se rapprocher de l’« œuvre totale », est de toucher à ces différentes articulations artistiques et d’y faire ses armes. J’exerce plusieurs métiers, mais tous sont étroitement liés, donc.
On est pas là pour se faire baratiner #5
Cette semaine, on embarque pour un spécial "on est pas là pour se faire baratiner" en compagnie de Daph Nobody - dont vous avez récemment entendu parler pour son roman L'enfant nucléaire - qui prend ses quartiers sur Batifolire pour nous parler de son rapport à l'écriture, son oeuvre et ses projets. Rendez-vous chaque jour pour retrouver les épisodes de cette interview fleuve !
En guise de préambule, faisons connaissance ...

LOST HIGHWAY, David Lynch, 1997
Daph Nobody… Tout d’abord d’où vient ce pseudonyme ?
Daph est le diminutif de mon vrai prénom, Daphnis. Tout le monde m’appelle Daph depuis toujours. Et « Nobody », je l’avais adopté pour deux raisons. La première est que lorsqu’on se lance dans l’écriture, ou dans l’art en général, le milieu te fait bien comprendre que tu n’es personne et que tu peux aller au diable – le diable aime beaucoup ce que j’écris, d’ailleurs, j’en suis sûr (rires). Alors, c’était une façon pour moi de répondre : très bien, je ne serai personne, mais ça ne m’empêchera pas d’écrire, de jouer, de tourner... en d’autres termes : de créer, de bâtir. La deuxième raison est que, dans le fond, un écrivain est un homme qui n’existe pas. Ce qui existe de lui, c’est son œuvre, lui n’a fait qu’en accoucher. Je ne sais pas si la comparaison est juste, parce qu’en réalité les choses sont plus nuancées que ça, mais c’est un peu comme de mettre un enfant au monde. On le « fabrique » physiquement, on le nourrit pour lui permettre de grandir et de s’épanouir, on l’éduque, on lui inculque nos valeurs, nos connaissances, on le façonne de manière à nous perpétuer nous-mêmes à travers lui. Mais une fois qu’il a atteint l’âge adulte (qu’un livre est édité) et qu’il est lancé dans la nature (qu’il est distribué), on ignore ce qu’il va devenir. Sera-t-il aimé, détesté, aura-t-il une belle vie ou une existence misérable, fera-t-il du bien ou du mal autour de lui ?... Donc, que ce soit dans le cas d’un enfant ou d’un livre (ou d’une œuvre en général), on parle bien de la vie de ce qui est né de soi, et non de sa vie à soi. Dans le cas d’un enfant, bien sûr, les parents existent en chair et en os, sont humains. Mais dans le cas d’un livre, d’un individu d’encre et de papier, le parent est tout juste celui qui a donné des courbes aux traces d’encre. Quand je suis en dédicaces, je ne me vends pas moi, je vends mon bébé, si j’ose dire. En revanche, quand je joue au théâtre ou au cinéma, là je me vends moi. Encore que, là aussi, je vends un personnage davantage que je ne me vends moi. Oserais-je dire, au risque de me faire une légion d’ennemis, que dans l’absolu un artiste n’existe pas, que seul son travail existe ?
Ceci dit, ce nom-symbole m’apporte plus d’ennuis et de critiques que d’avantages. Je m’étais dit que les gens allaient trouver ce nom sympathique, comme aux USA on trouve marrant le nom de Lady Gaga. Mais en Europe, on n’a pas le même humour qu’aux États-Unis, et au lieu d’en rire, on le prend au premier degré et on me traite de nihiliste, c’est tout juste si on ne m’envoie pas me faire soigner chez un psy. Donc, vraisemblablement, L’Enfant Nucléaire (Pica Morfal Boy) sera le dernier roman publié sous ce pseudonyme. J’en ai fait le tour. Il n’a pas eu l’effet que j’avais escompté. En Belgique, d’ailleurs, on trouve ridicule le simple fait de prendre un pseudonyme. Or, moi j’ai toujours considéré que l’art était un monde à part, un monde à l’écart du Monde, et je me vois mal produire quoi que ce soit sous mon vrai nom. Archibald Alexander Leach s’est bien fait appeler Cary Grant, non ? En quoi cela a-t-il posé un problème ? Qu’un Américain prenne un pseudo, on trouve ça normal, mais quand c’est un européen, « ce n’est pas très sérieux, voyons ! » Cherchez l’erreur... En outre, si un jour un de mes bouquins ou un de mes films fait un tabac, ça m’aidera à faire la part des choses et à rester la même personne que je suis aujourd’hui. Ce sera le pseudo la star, pas moi. Moi, je serai toujours moi, avec le nom qu’on m’a donné le jour de ma naissance, avec ma petite vie tranquille, si possible aux côtés de ma femme et de mes enfants, de ma famille et des gens que j’aime. Ma seule ambition est de vivre dans la quiétude. Un équilibre et une paix qu’en trois décennies de vie sur Terre, je n’ai pas encore réussi à trouver. J’ai encore de la route à faire ; m’étant spécialisé dans les road-movies au point de ne plus faire que ça, ça ne devrait pas être trop difficile (rires). La vie c’est une autoroute qu’on parcourt en auto-stop : il faut apprendre à lever le pouce au bon moment, à grimper dans la bonne bagnole. Et attention, parce qu’il y a des road killers qui rôdent...
To be continued ...
Traverser la nuit
Ce 2 mai marque la sortie du troisième roman de Martine Pouchain dans la collection Exprim' chez Sarbacane, quelques mois après que son -désormais célèbre- La ballade de Sean Hopper reçoive le prix Sésame. Un roman, attendu donc, qui reprend les rouages de son prédecesseur et continuer d'explorer l'humanité en milieu rural.
Traverser la nuit, Martine Pouchain, Exprim' chez Sarbacane, mai 2012
Vilor est flic dans un petit bled de Picardie, un de ceux où il ne se passe pas grand chose et où la pluie a élu domicile depuis tellement longtemps que l'on se demande s'il en a déjà été autrement. La morne quiétude se retrouve bousculée à la découverte du corps de l'ancien maire qui a été assassiné, ce qui n'est pas une mince affaire pour Vilor puisqu'il est amoureux de la fille du défunt et que cela lui brouille un peu les pistes...
"Pourtant, quand on voit la gueule de la planète, à la longue on est tenté de s'en laver les mains. Il y a trop de trucs qui ne tournent pas rond, bien trop pour ne pas devenir chèvre à la pensée. Mais je crois que c'est surtout qu'on ne prend pas les choses par leur bon petit côté. Ce qu'il faut, c'est revenir à taille humaine. D'ailleurs, si chacun en faisant autant au lieu de se lamenter, peut-être qu'on serait déjà tirés d'affaire."
Sous couvert d'intrigue policière, Martine Pouchain nous donne à voir le peuple folklorique de Picardie avec son patois caractéristique et ses codes de société. De la tenancière du café du coin, au facteur en passant par le maire corrompu et la fille de joie du village, tout ce petit monde est croqué à souhait et campe parfaitement avec le décor exposé. Vilor, tel le capitaine Langlois -le mystère en moins mais la pureté en plus- en est le choeur et nous éclaire au fur et à mesure de l'enquête. De manière très classique, l'intrigue tourne d'abord autour de l'identité du coupable pour s'éclaircir rapidement et finalement donner à s'interroger sur les mobiles du criminel. Les masques tombent, le rideau se baisse et une phrase reste : "pour voir resplendir l'aube, il faut traverser la nuit".
Pour aller plus loin, lire les avis de Des romans entre deux mondes et La littérature jeunesse de Judith et Sophie
Coucous Bouzon
Anouk Ricard c'est les Anna et Froga, plusieurs albums jeunesse, mais aussi une hilarante BD pour nous les adultes sélectionnée à Angoulême cette année et prix des lecteurs de Libé.
Coucous Bouzon, Anouk Ricard, Bayou chez Gallimard, septembre 2011
Richard est embauché chez Coucous Bouzon une entreprise d'horloge d'apparence classique avec machine à café et réunion. Sauf que le boss est un peu schizophrène, que sa collègue de bureau veut un peu trop montrer sa culotte et que le type qu'il remplace a mystérieusement disparu...
Il ne faut s'y tromper : sous le style faussement enfantin se cache bien une petite perle d'humour pour les grands, jouant sur ce décalage entre des personnages animaliers avec un graphisme très coloré et un propos satyrique sur le monde de l'entreprise. L'univers est complètement déjanté, un rien graveleux et une petite intrigue policière relève le tout. Les réunions commencent par des séances de gym, les employés sont obligés de partir en après-midi chasse au trésor pour souder le groupe et le patron, qui aime se faire appeler patron, porte souvent des chapeaux improbables. Hilarant, vraiment !
L'enfant nucléaire
Sorti le mois dernier, L'enfant nucléaire pousse encore plus loin les contours des romans portés par la collection Exprim' avec un foisonnement dans le fond et dans la forme. Une explosion de mots qui nous happe dans son tourbillon et qui ne laisse pas indemne. Bienvenue dans le monde sans concession de Daph Nobody, prenez garde à venir le ventre vide car on va passer à table.
L'enfant nucléaire, Daph Nobody, Exprim' chez Sarbacane, mars 2012
Jiminy est un garçon à l'estomac hors norme, capable d'avaler tout et n'importe quoi, surtout n'importe quoi. Une particularité qui n'aurait pas de quoi susciter grand intérêt mis à part une fascination des foules et pourtant... dans un monde corrompu par le pouvoir, dominé par l'argent et menacé par le nucléaire, le Pica Morfal Boy va se retrouver au coeur d'un complot des plus morbides, malgré lui.
"Pourtant, je leur manque. Savez-vous pourquoi? Parce que les êtres humains s'habituent à tout. Au meilleur comme au pire. Plus encore, ils finissent par s'attacher au pire comme à une vieille bagnole."
Il aura fallu un peu plus de quartorze ans -une fraction d'éternité- à l'auteur pour livrer ce dense récit politique aux allures d'anticipation et pourtant bien ancré dans notre époque comme pour mieux en dépeindre les travers. C'est que l'assaisonnement est soigné : les phrases s'allongent, les récits s'entremêlent, les intrigues se multiplient, la galerie des personnages se complexifie pour permettre à la fin d'exploser littéralement dans un amas d'horreur et de noirceur, histoire de ne pas laisser le lecteur sur sa faim. Une déglutition parfois jouissive des mots accompagne les scènes les plus osées, celles-là même qui pourraient se révéler trop acides pour les palais non préparés.
Roman résolument moderne qui suggère une réflexion intéressante sur le monde qui nous entoure et instaure un nouveau mode de lecture en proposant un making-of final. Un lien privilégié avec l'auteur qui saisit la liberté de s'adresser directement à son lecteur tout en lui réservant un dernier cadeau : en guise de bonus, des scènes coupées servies sur un plateau, cerise sur le gâteau, pour prolonger l'expérience.


































